Le Monument aux Morts

Alors que les plaies de la Grande Guerre, plaies économiques morales et surtout humaines, restent indicibles pour la majorité de la population, un mouvement de devoir de commémoration envahi les villes et les villages de France. Chaque commune manifeste, souvent à l’initiative des anciens combattants, sa volonté d’ériger sur son sol un monument rappelant le sacrifice et les souffrances de leurs familles. Dès le mois de juillet 1919, l’État, par la voie préfectorale, se voit contraint de rappeler aux maires qu’il n’est pas possible d’autoriser le vote d’une imposition extraordinaire pour faire face à une dépense qui présenterait un caractère somptuaire, et que l’érection d’un tel monument devait être laissée, autant que possible, à l’initiative privée par le biais de souscriptions particulières.

La commune de Sainte-Adresse, qui avait vécu les quatre années de guerre sous un angle particulièrement aigu, ne put échapper à cette règle et son maire, Joseph de Querhoënt, mit en place une Commission chargée des travaux pour l’érection, par souscrition publique, d’un monument aux Enfants de Sainte-Adresse, morts pour la France, et à laquelle purent participer MM. Haas, Masquelier, Longuemare,Taconet, Chastang, Guitton et Denis.

Le premier objectif fixé à cette commission était de chercher à connaître le montant de la souscription possible, afin de déterminer le genre et l’emplacement du monument projeté.

Si M. Longuemare émit l’idée de sursoir à ce projet, sous prétexte que des plaques commémoratives placées à l’intérieur de la mairie lui semblaient suffisantes, les autres membres s’élevèrent avec force contre cette fébrilité, rappelant que chaque commune de France travaillait à l’érection de son propre monument, et que la commune de Sainte-Adresse pouvait espérer bénéficier de l’appui financier des Belges qui y avaient habité pendant cette tragique période. Au cours de la seconde semaine de juillet 1921, cette commission se réunit quatre fois afin de préparer les listes d’éventuels souscripteurs et de prendre les dispositions nécessaires pour l’encaissement des valeurs. Le 16 juillet, les probabilités de cotisations près des personnes pressenties s’élevaient à 60.000 F, et la Commission décida de faire imprimer des cartes de remerciements afin de les adresser aux souscripteurs avec le texte suivant :

« La Municipalité de Sainte-Adresse et le Comité d’Organisation remercient M. …. de sa généreuse souscription pour ériger le Monuments aux Enfants de Sainte-Adresse, morts pour la France, au cours de la Grande Guerre. »

Le 27 août, le montant total des souscriptions fut arrêté à 55.640 F : il devint alors nécessaire de désigner le lieu d’érection du monument. Si la majeure partie de la population et des souscripteurs s’était prononcée pour la place de l’Église, le maire exprima ses réserves sur ce lieu, au prétexte du gardiennage et du nettoyage prévisible et du risque de voir les enfants venir jouer autour et même sur le monument… M. Haas préconisa l’emplacement de la Broche-à-Rôtir. ! La décision finale ne fut prise que le 22 octobre par un vote du Conseil municipal auquel le maire, par 10 voix contre 5, fut amené à se rallier : le Monument aux morts sera donc érigé sur la place de l’Église.

Il fut alors demandé à M. René Vallin, architecte de la ville, d’en commencer l’étude sur une base financière de 60.000 F, la municipalité se réservant un montant de 15.000 F pour l’aménagement de la place malgré l’incompréhension et les vives protestations de M. Masquelier[i], président de la Commission.

                  Saladin     

Le 21 décembre 1921, un contrat fut établi entre Emile Masquelier, président de la Commission, et Alphonse Saladin, sculpteur à Paris, qui accepta de réaliser le monument sous la direction de l’architecte Vallin. Le contrat précisait que le monument devait être réalisé en pierre dure de Lorraine, euville, non gelive, et mis en place dans un délai maximal d’une année. La hauteur prévue était de 4 m, avec un socle de 1,60 m sur lequel les noms des soldats morts pour la France devaient être inscrits. Le prix forfaitaire fut arrêté à 72.000 F. L'oeuvre réalisée par le sculpteur représentait le soldat glorieux s'élèvant vers le ciel, entouré de son épouse et de sa mère anéanties par la douleur : sur la photographie ci-dessus, Alphonse Saladin, coiffé d'un chapeau melon, se tient aux côtés des deux praticiens de nationalité italienne qui travailleront au projet monumental. 

 Monument

L’inauguration, qui devait se dérouler le 10 juin 1923, fut reportée au 15 juillet suivant afin de s’assurer de la présence d’Albert Dubosc, considéré, dès cette époque comme un grand bienfaiteur de la commune. Elle eu lieu en présence d’Herbert Williams, consul des Etats-Unis, et du député-maire du Havre : à 15 h, après l’arrivée des Officiels, la musique entonnala Marseillaise, puis le Monument fut découvert alors que les clairons sonnaient « Au drapeau ». Le Monument fut ensuite béni par le curé de Sainte-Adresse, puis par le pasteur protestant. Le président du Comité procèda officiellement à la remise du Monument au maire de la commune alors que sonnait « Aux champs ». Et, dans un moment de grande solennité, un officier ancien combattant procèda à l’appel nominal des morts.

 Inauguration

L’harmonie municipale put clore cette émouvante cérémonie après les nombreux discours officiels qui suivirent suivi celui de Joseph de Querhoënt :

« … C’est en leur honneur, Messieurs, que notre population tout entière par ses généreuses souscriptions nous a permis d’ériger le beau monument que nous inaugurons aujourd’hui – il est placé à l’ombre du clocher que nos chers disparus ont entrevu comme un espoir dans les dernières lueurs de leur vie.

Il fait face à la voie qu’ils ont suivi une dernière fois en quittant leurs foyers, et qui durant quatre années était en quelque sorte une « Route de Guerre », sillonnée qu’elle était par nos alliés de la Belgique, de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis d’Amérique que nous saluions presque chaque jour lors de leur passage sur notre territoire.

Ce monument, qui représente le Poilu mourant dont l’Ame s’envole vers le ciel, consacre à jamais :

Notre éternel et pieux souvenir

La fierté, la valeur du Français issu des Vieux, vieux Gaulois, indifférents à la Mort en tombant sur le lieu de la Victoire ! » 


[i] Emile Masquelier démissionnera de son poste la semaine suivante, non sans avoir proposé « de faire appel à la souscription d’une vieille et ancienne habitante de Sainte-Adresse, l’éminente tragédienne Sarah Bernhardt » ! Il reviendra sur sa décision sous les suppliques du maire et décédera le 14 octobre 1922. Son nom sera donné à la place de l’Eglise par décision du Conseil municipal du mois de décembre de la même année.